(MFI) Contrairement aux idées reçues, voire aux certitudes, proférées depuis
des lustres par certaines élites du Nord comme du Sud, les populations
africaines, et tout particulièrement les plus pauvres, sont extrêmement
préoccupées par la représentativité de ceux qui les gouvernent. C’est en
tout cas ce que montrent les analyses des résultats d’enquêtes d’opinion
menées ces dernières années en Afrique.
« Lisez les résultats bruts, ça décoiffe ! », lançait François Roubaud,
économiste de l’Agence française de développement (AFD), lors du séminaire
organisé à l’occasion de la sortie du n° 220 d’Afrique contemporaine :
Gouvernance, démocratie et opinion publique en Afrique. On ne cesse de
répéter que gouvernance et démocratie sont des déterminants fondamentaux de
la réussite des politiques économiques. D’où peut-être cet échec patent des
programmes mis en œuvre par les institutions internationales et les «
développeurs » de tous poils. Qui du coup veulent apporter le bien-être aux
populations et cherchent de plus en plus à mesurer leurs aspirations. Or «
les grandes bases de données internationales n’ont pas réponse à tout »,
explique François Roubaud. Notamment, elles n’éclairent pas les liens entre
gouvernance et démocratie d’un côté, et croissance économique de l’autre.
Pour les uns, « la médiocre qualité de la gouvernance est la résultante
[d’un] faible niveau de développement » (Sachs, 2004), tandis que les autres
(Kaufman, et al.) affirment à l’inverse que la bonne gouvernance – dont la
démocratie est considérée comme un élément constitutif – accroît le niveau
de richesse des pays.
Rendre compte d’une réalité devenue plus exigeante.
En fait, la multiplication récente d’indicateurs globaux ou de bases de
données internationales sur la gouvernance et sur les institutions ont
surtout permis de noter et classer les pays selon leurs performances. Mais
elle ne suffit plus à rendre compte d’une réalité devenue plus exigeante.
Qu’ils soient fournis par la Banque mondiale, Transparency International et
Freedom House, les indicateurs sont « souvent basés sur les seuls dires des
experts », eux-mêmes plus ou moins qualifiés. Des indicateurs pas toujours
fiables, surtout dans les pays pauvres où les données sont rares. Surtout,
ces données concernent des pays et non pas des logiques individuelles. D’où
l’idée de « recueillir l’opinion de la population pour éclairer le débat »,
indique François Roubaud. Une idée déjà en pratique chez les Anglo-Saxons.
Selon une étude réalisée par l’institut Freedom House, l’Afrique aurait
d’ailleurs rejoint le niveau moyen (démocratique) à l’échelle mondiale. En
tout cas un niveau supérieur à celui que son niveau de développement
pourrait laisser supposer. « On se trouve ainsi à l’antithèse du progrès
économique comme ancrage de la démocratie ».
De quelle manière la pauvreté influe-t-elle sur les comportements politiques
?
Le premier groupe d’articles de ce numéro d’Afrique contemporaine « porte
sur le degré d’adhésion des populations aux valeurs démocratiques et sur la
façon dont elles jugent le fonctionnement réel de la démocratie dans leurs
pays », explique encore F. Roubaud. De quelle manière la pauvreté
influe-t-elle sur les comportements politiques ? Dans Populations pauvres et
citoyenneté démocratique en Afrique, Michaël Bratton s’interroge : « Une
situation socio-économique favorable est-elle une pré-condition à la
démocratie ? » A l’aune des transitions démocratiques à l’œuvre sur la
planète, l’auteur s’autorise à en douter. « Les gens pauvres sont-ils plus
ou moins attachés à la démocratie que les gens riches ? ». Ou encore «
sont-ils plus ou moins susceptibles d’agir en tant que citoyens
démocratiques ? » Autant des questions qui peuvent paraître incongrues et
qui pourtant déchaînent les passions.
« Si la stabilité démocratique (…) dépend du bien-être économique des
citoyens, affirme Michaël Bratton, alors on pourrait s’attendre à ce que les
démocraties soient particulièrement fragiles dans les régions du monde où
beaucoup de gens vivent dans la pauvreté. » Or, il n’en est rien. Des études
menées en Asie du Sud – notamment en Inde dans les années 1990 - tendent à
montrer que « les pauvres sont tout aussi, voire éventuellement plus
susceptibles que les autres d’être attachés aux valeurs démocratiques,
d’appuyer des régimes démocratiques et de voter dans des élections
démocratiques » - ce qui se traduit par une participation plus forte lors
des scrutins par exemple. Des constats testés ensuite dans des contextes
africains.
Une très forte adhésion aux principes démocratiques
Alors que ces questions continuent d’animer les instigateurs des politiques
de développement, un nouveau corpus de données a vu le jour. Des projets
régionaux Afrobaromètre* - un réseau de sociologues scientifiques africains
coordonné par l’Institute for Democracy in South Africa (Idasa), le Centre
pour le développement démocratique (CDD- Ghana) et la Michigan State
University (MSU) - ont été engagés : une série d’enquêtes nationales
comparatives qui mesurent conditions de vie et orientations politiques de
citoyens africains ordinaires. Grâce à des instruments normalisés, des
données comparables dans le temps et dans l’espace (entre plusieurs pays)
sont ainsi à la disposition des chercheurs. L’enquête dite de la 2è vague
(2002-2003) a couvert 15 pays et se fonde sur un échantillon aléatoire
d’adultes de 18 ans et plus. Au total, 21 000 personnes interrogées en face
à face dans la langue de leur choix. Celle de 2005 – qui porte sur 50 000
personnes réparties dans 18 pays dont 4 francophones, Mali, Bénin, Sénégal
et Madagascar - montre une très forte adhésion aux principes démocratiques
(66 %).
L’indice de pauvreté d’Afrobaromètre s’attache aussi à montrer qui sont les
Africains pauvres (ruraux, âgés), puis passe en revue les valeurs
politiques, les attitudes et les comportements des Africains ordinaires,
concluant que les tendances à la démocratie sont étonnamment répandues. Les
Africains ne sont ni plus ni moins susceptibles que les mieux lotis d’avoir
des valeurs démocratiques ou de préférer la démocratie à tout autre régime
politique. Ils votent plus fréquemment que les riches et participent plus
régulièrement à des réunions communautaires entre les scrutins. Un constat
bien sûr à nuancer car les conclusions de Michaël Bratton sont aussi
paradoxales. « D’un côté les populations pauvres ne sont manifestement pas
satisfaites de la qualité de la gouvernance dont font preuve les dirigeants
qu’elles ont élus. D’un autre côté, elles préfèrent court-circuiter les
canaux officiels (…) et restent enfermées dans une relation informelle de
clientélisme ».
De même, certains auteurs posent la question de la diversité ethnique :
a-t-elle des incidences sur l’appréciation du fonctionnement de la
démocratie ? Leonard Wantchekon et Gwendolyn Taylor « explorent les
interactions entre les attentes à l’égard de la démocratie, le contexte
sociopolitique (le degré de fragmentation ethnique et de représentation
politique au parlement) et les jugements sur les institutions démocratiques
». Deux réflexions parallèles sont encore livrées aux lecteurs : celle
d’Olivier Vallée qui se penche sur les différents modes d’appréhension de la
corruption tandis qu’Emmanuelle Lavallée démontre que cette dernière a des
effets négatifs sur la confiance institutionnelle.
Antoinette Delafin
Source : Média France International